ALICE BLEYS
Mode Avion

Nous entrons dans l’avion, l’hôtesse de l’air commença par nous saluer, j’aime bien ce moment de loterie des langues, je suis toujours surprise de la langue par laquelle on me salue lorsque je rentre dans un avion. Je me suis ensuite dirigée vers mon voisin provisoire pour les 15 prochaines heures. Nous nous sommes rejoints à la rue A23, il était moins agréable que sur les photos mais il était trop tard pour esquiver le rendez-vous, car le spectacle de danse commençait. Un steward entama alors la chorégraphie de sécurité, gesticulant rigidement tout en regardant fermement le bout de l’avion, je ne sais ce qu’il s’y trouvait mais sa concentration semblait inébranlable.
Puis s’ensuivit l’hymne qui marquait enfin le début de mon trajet « merci de vous mettre en mode avion ».
Alors je me suis mise en mode avion.
C’est un mode bien pratique, avec lequel je ne peux recevoir aucune information ni émettre aucun geste productif. Pour les quinze heures à venir, mes préoccupations oscilleront entre mon score au mah-jong, le poids de ma tête, ainsi que le degré d'inclinaison de mon siège.
J’aime bien le langage des sièges, ce langage discret où tout le monde pense très fort et parle très peu.
Je commence par me présenter à mon voisin arrière par une polie révérence en inclinant légèrement mon siège, lui laissant par la même occasion savoir que je compte bien m’assoupir durant ce trajet.
Celui-ci préféra me laisser une description plus physique, et ses rotules roulantes sur mon dos m’indiquèrent qu’il était grand.
Mais voilà qu’une autre voisine s’adressa à moi à travers l’accoudoir, connu pour être un langage d’affirmation et d’assurance. J’ai timidement tenté de livrer bataille, mais mon manque de confiance en moi signa l’armistice à ma place. Tant pis, je me recroquevillerai alors sur mon propre corps en savourant ma défaite goût gaspacho.
Ternie de cet insuccès, je tenterai alors de m’endormir pour noyer mon désespoir dans le flot de mes rêves.
Mais un des nouveaux enjeux majeurs de l’avion s’imposera alors à moi :
Comment dormir ?
La tête engloutie entre mes bras sur la tablette dépliée pourrait laisser croire que je sanglote en m’apitoyant sur mon sort suite à ma défaite d’accoudoir, c’est donc une position à éviter selon les dires de mon égo.
Je pourrais balancer la tête en arrière, mais au risque d’illustrer l’archétype du dormeur-ronfleur en état d’ébriété, c’est à éviter également. La position de la tête sur le côté n’est pas envisageable car elle est selon moi l’une des plus risquées. Tout d’abord, elle donnerait à mes voisins une impression dérangeante de quelqu’un qui les fixe avec les yeux clos. De plus, à mon réveil, je risque d’être surprise par la gêne d’un carrefour de regards croisés.
Je me résigne donc et garde le poids de ma tête au centre de mon corps, m’efforçant d’oublier toute notion de confort.
Je m’étais trompée, ce microcosme n’est pas de tout repos.
Même en mode avion, on se pose trop de questions.